L'accouchement avait été difficile, ça n'avait échappé à personne, et même les yeux de l'innocente Léonie brillaient de cette petite lueur d'inquiétude que ne parvenaient à effacer ses peluches.

Oui, mais voilà. On n'avait su que ça avant qu'on ne retire le bébé au couple.

Ah, non, on savait qu'il s'appelait Laël. Pas eu le temps de déterminer le reste.

 

Luz triturait ses doigts sur sa chaise, Castiel tournait en rond comme un lion en cage et des visages inconnus les scrutaient comme s'ils n'avaient rien à faire là. A vrai dire, eux aussi pensaient comme ça. S'ils pouvaient rentrer...Là, de suite, maintenant...Avec leur bébé bien sûr...

 

Enfin, le médecin sortit de son cabinet et hurla "Monsieur et madame Besson !". Les visages s'illuminèrent pour mieux s'éteindre à l'audition du nom et ils se rendirent d'un pas déterminé vers le seuil de la porte qu'ils franchirent.

 

Castiel n'avait pas envie de s'asseoir, Luz le fit, elle, en croisant ses jambes. Le docteur passa une main sur son crâne dégarni, bousculant les branches de ses lunettes, avant de leur jeter un regard qui n'annonçait rien de bon. En fait, il devait essayer de trouver une antisèche, n'importe quoi, pour leur annoncer. Et en même temps, il n'était pas si embarassé. Ça avait le goût d'habitude, une sale habitude qu'on détestait. Ils se rappelèrent le nombre de visages au dehors. Légèrement plus conséquent qu'ils ne le pensaient.

 

- Monsieur, asseyez-vous je vous en prie.

 

- Non ça va aller.

 

Un ton sec. Il n'avait pas envie de rentrer dans la comédie, il voulait qu'on passe directement à la fin de cette mascarade, pour une fois. Et pour une fois, Luz aussi.

 

- Bien... je dois vous annoncer quelque chose de peu évident...

 

- Ah bon ?, feignit Luz.

 

- Voyez-vous...Est-ce que vous êtes au courant ?

 

Aucun des deux ne sembla comprendre, Castiel haussa le sourcil, Luz tordit une mèche de cheveux.

Le docteur soupira.

 

- Je vois. C'est plus facile, quand les gens savent.

 

- Quand les gens savent quoi, docteur ?

 

- Quand les gens sont au courant de ... La situation.

 

Castiel, peut-être le stress vous dirait-on d'un ton précipité, peut-être la haine, peut-être l'agacement ou la fatigue ou un trop-plein, lui coupa la parole d'un ton excédé.

 

- On est vraisemblablement parmi ceux qui ne savent pas, donc mettez-nous au courant, merci. Sauf si c'est encore un détour à la con. On veut juste savoir ce qui se passe avec Laël, vous savez, le nouveau-né qui est potentiellement notre gosse et qu'on a potentiellement pas vu depuis plusieurs jours sans la moindre explication.

 

Le médecin se tut, déglutit, le fixa.

 

- Ce que je veux dire, commença-t-il donc, c'est que...Non, vraiment, asseyez-vous monsieur.

 

Castiel obtempéra, de mauvaise grâce. Le docteur semblait peiner à retrouver sa tirade, et sans doute qu'il ne l'aidait pas.

 

- Le monde est en train de subir des...mutations de virus ? De nouveaux types de maladies complètement inconnues apparaissent. Comme souvent, ça touche plutôt les pays du Sud, aussi les Etats ont établi une certaine censure. Vous savez ce que c'est...La panique...ça aide pas les foules, ha ha...

 

Il tenta un léger rire, mais il se noya dans les limbes de la gêne. Luz ne voulait pas comprendre, et Castiel avait peur de le faire trop bien.

 

- De fait on informe pas trop les populations... Peut-être aurez-vous remarqué qu'à la télé, ils évoquent moins les actualités au niveau mondial...

- On regarde pas vraiment en ce moment.

 

"Et on a mieux à foutre" aurait pu jaillir que Luz ne se serait même pas étonnée.

 

- Normal. Si on ne s'y intéresse pas, on ne risque pas de dénicher les informations...

 

- Et donc comment vous savez ça ? Demanda bêtement Luz.

 

- Je suis médecin. Les épidémies, j'les vois passer. Les gens dans la salle d'attente, vous les avez compté ?

 

- Mais comment Laël a pu choper une épidémie alors qu'il sortait à peine du ventre de sa mère qui, comme vous pouvez le voir, va très bien, tout comme son père d'ailleurs ?

 

Le rideau s'ouvrait avec un peu de forçage sur ce qu'il aurait vraisemblablement voulu laisser caché.

 

- Je n'ai pas parlé que d'épidémies. Il y a aussi de plus en plus de nouveaux-nés qui présentent des symptômes et...

 

- Vous voulez dire qu'il y a une catastrophe mondiale et que tout le monde étouffe ça alors que ça peut toucher toutes les familles ...? l'interrompit Castiel.

 

- Qu'est-ce qu'a Laël ?! coupa Luz d'un ton strident.

 

Encore et toujours effrayée. Déstabilisés. On reprend le fil, comme on peut, alors que tout est en désordre.

 

- ...Votre fils présente des troubles au niveau des organes vitaux. Notamment les poumons et le coeur. On pense qu'il va tenir le coup mais on ne peut le laisser partir. On doit comprendre ce dont il souffre.

 

- Donc votre batterie de tests à la con, elle a servi à rien ?!

 

Luz fondit en larmes. Castiel semblait trembler, sur le point d'imploser. Tout remontait à la surface, comment tout supporter, comment ne pas se briser ?

 

- Non. C'était juste trop court. Est-ce que les gens peuvent comprendre ? On est débordés, il y a cette censure, il y a le monde qui se brise en mille morceaux et il y a tant de gens à gérer et croyez-vous que c'est facile ? On n'y comprend rien, c'est des nouveaux symptômes graves, des dysfonctionnements qui n'ont plus rien à voir avec ce que l'on connaît. Je doute que ça vous parle si j'entre dans les détails, mais honnêtement, vous ne voudriez pas faire face à cette situation.

 

Le docteur avait craqué, rouge de colère. Il était amusant de constater que le sommet de son crâne était rosé lui aussi, mais pourtant personne n'en rit ou le remarqua.

 

Le monde, se briser en mille morceaux ? Ça résumait bien. Et le docteur remit ses lunettes en place, Castiel se crispa sur son siège et Luz continua de pleurer en silence. On rafistolait comme on pouvait nos illusions, il était mieux de croire que tout irait mieux. On commença donc à parler prix du traitement, durée et compagnie.

 

Et ça avait un parfum de condamnation.

 


 

 

Quand je vous disais que ça se barre en couilles.