(des années plus tard)

 

 

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La chambre était toujours si vide et blanche pour Laël. La vie était toujours comme ça, un peu monotone. Il se souvenait même pas de comment c'était, à la "maison". Pour lui, c'était un peu ça, la maison. De toute façon à la maison, y avait quoi...Lyuba, oui. Mais Lyuba, elle venait le voir ici aussi.

Seule distraction. Seule personne qui se souciait de lui.

 

Laël aurait voulu être aimé, dans le fond. Il aurait voulu exister si fort, il aurait voulu marquer un esprit si fort que lorsque la maladie l'emporterait, il ne serait pas le seul à être détruit.

 

Laël était frêle, abîmé, dépendant des perfusions. Laël avait pou magnifique passe-temps de fixer le rideau, quand il avait fini ses livres ou ses BD.

 

Quand il était dans ses bonnes périodes, il pouvait aller de ça de là dans l'étage et même jouer un peu. Seulement voilà, s'enchaînaient les mauvaises phases en ce moment et il avait peur de s'effacer.

Il avait peur que le monde l'oublie.

Il ne le voulait pas, il le refusait carrément, mais il n'avait même pas le choix.

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A peine conscient, abruti par ses traitements - on sait même plus quoi lui donner - pris irrégulièrement - rupture de stock - il se sentait tellement pitoyable et inférieur à ce qu'il pourrait vraiment être. Mais qui se souciait de qui il était ? Il ne savait même plus quand il s'endormait ou s'évanouissait, de toute façon ça devenait pareil. Tout le monde s'en moquait - trop de gens à gérer ils disaient - c'était pourtant la fin de son monde.

 

Il les détestait. Il les détestait de vivre, il les détestait d'être là dans le monde à l'oublier, il détestait n'être pour eux qu'une préoccupation parmi tant d'autres.

Personne ne voyait-il donc à quel point sa mort était une tragédie ?!

 

 

Et putain. Encore la tête qui tourne. Il se sentait aspiré. Inconscient. Encore.

 

- ...aura jamais assez pour s'occuper de tou...

 

Deux médecins entrèrent pour leur bilan habituel, discutant vivement. Apercevant le petit qui dormait, ils baissèrent aussitôt le ton.

 

 

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- Il en a plus pour très longtemps.

 

- Personne ne vient le voir..., souleva le plus jeune, à part cette gamine un peu morbide et puis l'autre, là...

 

L'homme aux cheveux gris releva un certain éclat dans le regard de son collègue. Il fronça les sourcils.

 

- Tu as une idée derrière la tête ?

 

- Eh bien... tu dis qu'il n'en a plus pour longtemps, qu'il y a plus de stocks, plus de places, plus rien parce que trop de gens...Et il n'a que si peu de proches...

 

- Tu me parles de meurtre ?!

 

- Je ne parle pas de meurtre mais...D'abréger ses souffrances. Pour les autres qui ont une chance. De toute façon il va mourir, mais dans la chambre d'à côté, le petit garçon, on pourrait le sauver si on avait plus de dispositif...

 

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- Est-ce que tu te rends compte de ce que tu insinues ?!

 

- Je m'en rends bien compte...Je sais que ce n'est pas ce qu'on devrait faire dans une situation normale, mais crois-tu qu'on est dans une situation normale ?

 

Il restait sceptique.

 

- Et tu veux faire ça comment ?! T'es complètement fou.

 

- Il y a ces fils, ces machines, ces médicaments, qui le maintiennent en vie...C'est si facile d'oublier...Surtout avec tant de gens dont on doit s'occuper...

 

-...Je sais que tu n'as pas de sympathie particulière pour ce gamin mais en venir à le tuer ?!

 

- Tu voudrais que ce soit ta fille, la prochaine ? cracha finalement le plus jeune. Tu pourrais regarder ta femme en face en lui annonçant que parce que t'as pas eu les tripes d'essayer, votre fille est morte ?! Pour un gamin qui finira par mourir de toute façon ?

 

Il touchait chaque corde sensible, il essaya encore et encore, jouant de ses arguments et de la faiblesse du plus âgé pour gagner. Car c'était ainsi qu'il le voyait : une victoire. Un progrès. Plus on réduirait le nombre de patients inutiles, plus on pourrait sauver ceux qui en valaient la peine...

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Et Laël était là, dans ce lit, comme si de rien n'était, même pas conscient, même pas réveillé, trop pâle, trop fragile, assailli par on ne savait quel étrange virus et si impuissant.

Et il y avait ce voeu qui émergeait comme pour s'imprimer dans l'air. "Faites qu'on ne m'oublie pas, faites qu'elle ne m'oublie pas".

 

Quelques instants plus tard, bruit strident, les médecins mimaient d'accourir dans la chambre et secouèrent la tête. Trop tard. Trop tard pour regretter.

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